On a déjà exploré ensemble, avec mon article sur Signes, comment nos instincts nous trompent. Mais avec Incassable, M. Night Shyamalan va encore plus loin. Il ne nous parle pas de super-héros en collants. Il nous parle de ce moment terrifiant où l'on décide de s'éteindre pour ne pas déranger les autres.
Tu te souviens de David Dunn ? Ce type qui semble porter toute la misère du monde sur ses épaules dans un train de banlieue ? On nous le présente comme un miraculé, mais la vérité est ailleurs : David est un homme qui s'est amputé de lui-même.
Pourquoi un homme doté d'une force surhumaine et d'une résistance absolue choisit-il de devenir un simple vigile ?
La réponse est brutale : par sacrifice. David a compris que pour garder sa femme, pour sauver son couple, il devait être "normal". Il s'est mis des limites, des barrières invisibles, pour correspondre à l'image du mari idéal, du père sans histoire. Il a troqué son destin exceptionnel contre un uniforme gris de gardien de sécurité.
C'est là que le film devient universel. Combien d'entre nous se sont déjà diminués pour "convenir" ? Pour ne pas effrayer l'autre ? On s'imagine que c'est un acte d'amour, mais c'est un poison lent. En refusant d'être lui-même, David devient un fantôme dans sa propre maison. Son fils ne le reconnaît plus, sa femme vit avec un étranger.
Et je crois que c'est ça, le pire. Tu ne peux pas être heureux en couple si tu es en train de mourir à l'intérieur. L'autre le sent, même inconsciemment. Il y a ce silence qui s'installe, cette distance. Tu te réveilles un matin et tu réalises que tu vis avec quelqu'un qui ne te connaît plus vraiment.
Ce sentiment de se mettre en "mode veille", je le connais par cœur.
À une époque, je commençais à trouver ma voie, tu vois ? Cette chose qui me faisait vibrer, cette direction qui donnait enfin du sens à tout. J'explorais ce qui m'animait vraiment, au-delà des attentes et des conventions. Et puis ma mère est décédée. Après ça, je suis revenu à ce que l'on attendait de moi. Le fils responsable, celui qui reprend le flambeau, qui fait les bons choix. J'ai rangé mes ambitions au placard.
Et ensuite, il y a eu ma propre famille. Mon rôle de père s'est construit comme ça, par couches successives de sacrifices et de renoncements. Comme David Dunn, j'ai cru que c'était ça, être un bon père, un bon mari : se diminuer, mettre ses propres élans de côté pour être présent. On devient le vigile de la vie des autres en oubliant de surveiller notre propre flamme.
Et on finit par se demander, parfois à 3h du matin quand on n'arrive pas à dormir : "Est-ce que je suis vraiment là, ou est-ce que je joue juste le rôle qu'on m'a assigné ?"
Je ne regrette rien, attention. Mes enfants, ma famille, tout ça a du sens. Mais je comprends maintenant ce vide que David porte en lui. Cette impression d'être passé à côté de quelque chose d'essentiel, d'avoir laissé une partie de soi sur le bord de la route.
À l'autre bout de la ville, il y a Elijah Price. Lui, c'est l'inverse absolu. On lui a collé une étiquette dès la naissance : "Monsieur Verre". Fragile, cassable, inutile. La société lui dit qu'il n'est qu'un défaut de fabrication, une erreur de la nature.
Mais Elijah refuse cette réalité médiocre. Il ne veut pas être "juste un malade", celui qu'on regarde avec pitié dans la rue. Alors, il se monte la tête, oui, mais je le comprends d'une certaine manière. Il s'invente une cosmogonie, un monde de comics où sa fragilité a enfin un sens. S'il est le plus fragile, alors quelqu'un doit être le plus fort. Son existence devient une quête, pas juste une suite d'os brisés.
Son drame, c'est aussi le nôtre. Quand on ne donne pas de place aux gens "différents" ou en marge, ils finissent par s'en créer une, quitte à ce qu'elle soit destructrice. Elijah devient un monstre, non pas par méchanceté pure, mais parce que c'est le seul moyen qu'il a trouvé pour exister au-delà de sa maladie. Il préfère être un super-vilain qu'un rien du tout. Et franchement, qui n'a jamais ressenti ça ? Cette envie d'être quelque chose, n'importe quoi, plutôt que de disparaître dans l'indifférence ?
Le film nous montre deux manières de gérer sa différence, et les deux sont des impasses :
David essaie de l'étouffer par peur de perdre ses proches, et finit par tout perdre quand même : sa joie, son lien avec son fils, sa vraie connexion avec sa femme.
Elijah essaie de la magnifier par désespoir, et finit par devenir un criminel, par faire du mal à des innocents juste pour prouver qu'il compte.
La jonction entre les deux est tragique et magnifique. Elijah a besoin que David accepte ses pouvoirs pour que lui, Elijah, puisse enfin avoir une place dans ce monde. Il a fallu qu'un fou lui mette un miroir devant les yeux pour que David comprenne qu'il ne pouvait plus se cacher. C'est terrible et beau à la fois : ils s'utilisent mutuellement pour exister.
Ce film, ce n'est pas juste une histoire de super-héros ratés. C'est un avertissement pour nous tous :
Se diminuer ne sauve jamais une relation. Si tu t'éteins pour plaire à quelqu'un, tu finiras par lui reprocher ton propre effacement. J'ai vu ça autour de moi, dans mon propre parcours. La vraie relation, celle qui dure, ne commence que quand tu oses être pleinement toi-même, avec tes forces et tes bizarreries.
Les limites que l'on se met sont souvent nos plus grandes prisons. David n'était pas prisonnier de son boulot ou de sa femme, il était prisonnier de l'idée qu'il se faisait de la normalité. Et moi aussi, pendant longtemps. Cette peur de décevoir, de ne pas être à la hauteur des attentes.
L'étiquette n'est pas la destination. Que tu sois "le malade", "le vigile" ou "le raté", ce n'est qu'une définition extérieure. À toi de décider si tu acceptes ce rôle ou si tu cherches ta propre vérité. Ça prend du courage, parfois ça fait peur, mais c'est le seul chemin.
Au fond, on est tous un peu David Dunn. On attend tous un signal, un accident, ou une rencontre pour enfin oser dire : "Voilà ce que je suis vraiment". Mais n'attends pas qu'un train déraille pour te réveiller. Parce que le temps, lui, il ne t'attend pas. Et un jour, tu risques de te retourner et de réaliser que tu as vécu la vie de quelqu'un d'autre.