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Dexter et l’illusion de la vie des autres

Un homme de dos, dans l'ombre, regarde la fenêtre éclairée d'une maison où une famille dîne au crépuscule

Il y avait ce père de famille dans mon village. Une femme magnifique, des super enfants, de l’argent, une belle maison. Le matin, il déposait les petits à l’école, et les autres mères le regardaient faire. Il donnait envie. On se disait tous la même chose : lui, il n’a pas eu la même vie que nous.

Et puis un matin, très tôt, pendant une de mes marches, je vois sa femme courir vers une voiture sur la place du village. Elle monte. Elle part en trombe. Avec un autre homme.

J’ai appris le reste plus tard, par bouts, comme on apprend ces choses dans un village. Elle était partie avec les enfants, pour un homme qu’elle avait rencontré. Et séparément, j’ai aussi appris que lui mentait depuis des mois à tout le monde, à sa femme la première : il avait perdu son boulot et continuait de jouer le train de vie, la belle maison, la vie parfaite. Je ne sais pas si l’un a provoqué l’autre. Je sais juste que les deux ont craqué à peu près au même moment. Plus de femme, plus d’enfants, plus d’argent.

Je ne sais pas où il est aujourd’hui. Mais je me souviens très bien d’avoir pensé, en le regardant passer, que j’avais dû louper ma vie. Et que j’aurais aimé que la mienne ressemble à la sienne.

Trinity, le modèle qui n’existait pas

(Petit aparté pour ceux qui ne connaissent pas Dexter : c’est l’histoire d’un expert en analyse de sang qui, en parallèle de son boulot à la police, assassine en secret d’autres tueurs qu’il juge coupables et impunis. Je vais spoiler une bonne partie de la saison 4, donc si tu comptes la regarder un jour, garde cet article pour après.)

Dans la saison 4, Dexter tombe sur Arthur Mitchell, alias Trinity. Un tueur en série qui sévit depuis des décennies. Et ce qui fascine Dexter, ce n’est pas sa méthode. C’est sa maison.

Une femme, des enfants, un boulot respectable, un rôle de diacre à l’église. Trinity a l’air d’avoir réussi ce que Dexter n’ose même plus espérer : tenir les deux vies à la fois. Dexter, lui, vient de se marier avec Rita, il a un bébé, et il sent que tout lui glisse entre les doigts. Alors au lieu de tuer Trinity tout de suite, il décide de l’observer. D’apprendre.

Il s’invite même chez lui, sous un faux nom. Et c’est là que la façade craque, en plein repas de Thanksgiving. En quelques minutes, le père modèle se transforme. Cris, menaces, violence sur sa propre famille. La femme baisse les yeux, les enfants tremblent. Ce que Dexter prenait pour une recette du bonheur, c’était une maison sous terreur.

Le modèle n’a jamais existé. Il n’y avait qu’un décor, et un homme qui le tenait par la peur.

Arthur Mitchell (Trinity) à table, un couteau et une fourchette à découper à la main, lors du repas de Thanksgiving dans Dexter

Le prix du regard ailleurs

Le plus fou, c’est que même après ce dîner, Dexter continue. Il retarde encore. Il veut toujours comprendre, toujours percer le secret d’une vie qu’il sait désormais fausse.

Et pendant ce temps-là, Trinity agit. Quand Dexter finit enfin par le tuer, il rentre chez lui et trouve Rita morte dans la baignoire. Harrison, bébé, assis dans le sang de sa mère. Le temps passé à fantasmer la vie d’un autre, c’est du temps qu’il n’a pas passé à protéger la sienne.

Pour moi, c’est l’allégorie parfaite de tous ceux qui ne voient pas la chance qu’ils ont chez eux. Dexter avait déjà ce qu’il cherchait chez Trinity : une femme qui l’aimait, des enfants, une vraie famille, imparfaite mais réelle. Il l’a perdue en regardant la vitrine du voisin.

Et mon père de famille du village ? Même piège, version miroir. Lui ne regardait pas la vie d’un autre, il la fabriquait pour qu’on la regarde. Dexter voulait apprendre d’une façade, lui voulait qu’on admire la sienne. Deux manières différentes d’accorder trop d’importance à ce qu’une vie semble être plutôt qu’à ce qu’elle est réellement.

L’effet vitrine

Ce mécanisme a un nom en psychologie sociale : la comparaison sociale. Le psychologue Léon Festinger l’a décrite dès 1954. On a besoin de se situer, alors on se compare en permanence aux autres pour savoir où on en est.

Rien de grave en soi. Le problème, c’est la matière première de la comparaison. On ne compare jamais notre intérieur à l’intérieur des autres. On compare notre intérieur à leur vitrine. Nos galères du mardi soir contre leur photo de vacances. Nos disputes de couple contre leur sourire devant l’école. Et même quand on croit que les autres ont plus d’amis que nous, une croyance souvent fausse, notre bien-être en prend un coup.

Les réseaux sociaux ont industrialisé ce vieux réflexe. Le psychologue Ethan Kross a fait suivre des jeunes adultes en temps réel : plus ils passaient de temps sur Facebook, moins ils se sentaient bien ensuite, quelle que soit la taille de leur réseau. Quelques années plus tard, une équipe menée par Philippe Verduyn a affiné le constat : ce n’est pas tant l’usage des réseaux qui abîme le moral que l’usage passif, celui qui consiste à faire défiler la vie des autres sans rien vivre de la sienne.

Autrement dit, plus on regarde la vitrine, plus notre propre maison nous paraît moche.

Un homme de profil regarde son téléphone où défilent des photos de vacances, avec un coucher de soleil sur la ville en reflet dans la vitre

Le mensonge qu’on choisit de croire

Ce qui m’agace, ce n’est pas qu’on se fasse avoir une fois. C’est qu’on continue en sachant. Je sais très bien, aujourd’hui, que ce père de famille jouait un rôle. Et pourtant, dès que je croise quelqu’un qui coche toutes les cases, le même réflexe revient. Le même disque rayé.

Juger le bonheur d’un inconnu sur trois minutes devant l’école, c’est une solution de paresse. Ça évite de regarder sa propre vie en face. C’est plus confortable d’envier une fiction que de réparer ce qui coince chez soi. Et comme Dexter, on peut rester accroché à cette fiction bien après avoir vu les fissures.

Pendant ce temps-là, la vraie vie continue sans nous. Celle qui a besoin qu’on soit là, pas qu’on regarde ailleurs.

Alors la prochaine fois que tu envies la vie de quelqu’un, pose-toi la question autrement : qu’est-ce que tu n’es pas en train de regarder chez toi, pendant ce temps-là ?

Pendant qu’on regarde la vitrine des autres, personne ne garde la maison.

Sources

  1. A Theory of Social Comparison Processes – Human Relations, Léon Festinger (1954)
  2. « Il a plus d’amis que moi » ou pourquoi nous envions la vie sociale des autres – Slate.fr
  3. Facebook ne fait pas le bonheur – Le Quotidien du Médecin
  4. Les médias sociaux et le bonheur : le cas de Facebook – Verduyn et coll., Revue québécoise de psychologie, Érudit (2017)