Vers 5 heures du matin, la pluie a commencé.
Pas très fort, au début. Je n’étais pas plus inquiet que ça. Je me suis même rassuré tout seul : plusieurs orages sont passés ces derniers temps sans que je voie une goutte. Le toit est refait. Ça tiendra.
Et puis ça a forci. Plus le temps avançait, plus ça tombait.
Je savais exactement ce que je devais faire : me lever, aller voir le salon, bouger les objets qui pouvaient l’être, bâcher si nécessaire. Et je n’y arrivais pas. Je suis resté là, paralysé, à écouter.
Vers 7 heures, je me suis enfin levé. Deux fuites, déjà. Elles ont empiré, puis il y en a eu d’autres. En réalité, c’était toujours le même point d’arrivée, mais mon toit descend : l’eau a pris sur la poutre, a suivi la pente et s’est répartie un peu partout. Une fois tout protégé, je suis allé dans mon bureau.
Et j’ai écrit ce texte.
Ce n’était pas la première fois
Depuis que j’ai racheté la maison, ces fuites font partie de ma vie. Pendant des années, on n’a pas réglé le problème. À chaque orage, des seaux et des bâches partout. J’ai fini par refaire le toit. Il reste un point d’arrivée, probablement du côté de la cour, que personne n’arrive à identifier.
Et j’avais recommencé à être confiant. Plusieurs orages sans eau, ça rassure. Sauf que ça n’a pas suffi. Aujourd’hui, j’ai peur de la pluie. Je passe mon temps à regarder les niveaux d’eau. Peur de sortir les seaux, peur de bâcher, peur de voir l’eau rentrer.
Je ne sais d’ailleurs pas si le mot « peur » est le bon. Ça ressemble parfois à autre chose, de plus lourd. Mais le mécanisme, lui, est très simple, et je l’ai croisé dans un livre.
Le cerveau n’attend pas que tu réfléchisses
Dans Factfulness, Hans Rosling décrit dix instincts qui déforment notre vision du monde. L’un d’eux, c’est l’instinct de la peur : notre cerveau a tendance à surestimer les risques qui nous effraient.
Côté neurosciences, ça tient en quelques lignes. La peur peut s’apprendre par association. Pavlov a montré ça avec ses chiens et la cloche : un signal neutre, répété avec quelque chose de désagréable, finit par déclencher la réaction tout seul. Chez l’humain, c’est pareil, en moins brutal. Le lien s’installe dans l’amygdale, une petite structure au fond du cerveau.
Et le plus vicieux, c’est la vitesse. Le circuit de la peur, une fois enclenché, va plus vite que la prise de conscience. Ton corps réagit avant que ta tête ait eu le temps de dire quoi que ce soit.
Pour moi, ça donne ça : des années de seaux, de bâches et de nuits à écouter la pluie. La pluie est devenue ma cloche. Le toit a beau être refait, mon cerveau n’a pas reçu le message.

Danger, exposition, et ce que je sais déjà
Rosling propose une formule toute bête : risque = danger × exposition.
Le danger, je le connais : de l’eau qui rentre chez moi. Mais l’exposition, elle, a énormément baissé. Le toit est refait. Il reste un seul point d’arrivée. Plusieurs orages sont passés sans rien. Et je sais très bien que, cette nuit, le sens du vent ou des joints desséchés par une longue période sans pluie ont pu jouer.
Je comprends tout ça avec la tête. Et je surveille quand même les niveaux d’eau.
C’est ça, le vrai sujet de cet article : l’écart entre ce que je sais et ce que je ressens. Aucune formule ne le comble.
Ce n’est pas qu’une histoire d’eau
Si je suis honnête, ce qui me touche dans ces fuites, ce n’est pas l’eau. C’est la maison. C’est ma maison d’enfance. Le lieu qui m’a toujours protégé depuis que je suis petit. Et voir l’eau rentrer là-dedans, c’est un peu comme si elle ne tenait plus. Comme si, peut-être, je n’arrivais pas à la tenir.
Je ne sais pas ce que ça dit exactement de moi. Mais je sais que ça explique pourquoi quelques litres d’eau suffisent à te faire couler.

Et puis ma fille est descendue
Vers 8 heures, elle est venue me voir au bureau. Elle m’a dit qu’elle avait peur de la pluie. Un peu plus tard, en bas, elle a précisé : elle avait peur de se noyer.
Je n’avais pas réussi à me rassurer moi-même de toute la matinée. Pourtant, face à elle, les mots sont sortis tout seuls, et calmement. Je lui ai dit qu’au vu de tout ce qui était tombé cette nuit, ce qui rentrait, c’était quelques gouttes. Que le toit avait été refait, et qu’il arrivait encore qu’il fuie un peu, mais seulement sur quelques points d’arrivée. Et que dans quelques heures, quand le soleil serait revenu, tout ça aurait séché et qu’il n’y paraîtrait plus. J’ai même repensé à des collègues chez qui c’est arrivé plus souvent que chez moi.
Sans m’en rendre compte, je venais d’appliquer la formule de Rosling. Et en la rassurant, ça m’a rassuré aussi. Relativiser pour elle m’a aidé à relativiser pour moi.
Il existe un nom pour ça : le paradoxe de Salomon. On est presque toujours plus lucide sur le problème de quelqu’un d’autre que sur le sien. Quand un proche nous parle, on n’est pas pris dans ses émotions ni dans ses peurs. Pour soi, c’est autre chose. Même problème, pas la même lucidité.
Les chercheurs Igor Grossmann et Ethan Kross l’ont mesuré sur près de 700 personnes. Et ils ont trouvé une parade qui tient en une ligne : se parler comme à un autre (ce qu’ils appellent le self-distancing), avec son prénom ou un « tu », pour prendre du recul.
La question qui m’aurait débloqué tout seul était pourtant simple : que dirais-je à quelqu’un que j’aime, s’il était exactement dans ma situation ? Je ne me la suis pas posée. C’est ma fille qui me l’a posée, sans le savoir.
Quant au point d’arrivée qu’on n’arrive pas à identifier, c’est un travail de calme, avec une échelle et un jour de soleil. Pas à 5 heures du matin sous l’orage.
La peur, ça se fabrique aussi
Rosling note que la peur est l’instinct qui pèse le plus sur ce que les médias choisissent de nous montrer : un séisme passe au journal, une maladie qui recule depuis vingt ans, jamais. J’en parlais déjà dans La Minorité Bruyante. La mienne ne vient pas d’un journal télé, elle s’est construite goutte à goutte. Mais le principe est le même : ce qui est répété finit par s’installer.
La bonne nouvelle, c’est que ça se défait. On a longtemps cru que ces associations restaient gravées à vie. Les chercheurs savent aujourd’hui qu’un nouvel apprentissage peut en atténuer l’effet. Il faut du temps, des orages sans fuite, et visiblement, une fille qui descend au bureau.
Alors je me demande : et toi, c’est quoi ton toit ? Et à qui as-tu déjà dit une phrase que tu n’arrivais pas à te dire à toi-même ?
Je n’arrivais pas à me rassurer seul. Il a fallu que je rassure ma fille.

Sources
- Les circuits de la peur – Université de Genève, magazine Campus
- The Emotional Brain, Fear, and the Amygdala – Joseph LeDoux, Cellular and Molecular Neurobiology
- Ce qui se passe dans notre cerveau quand on a peur – Slate.fr
- The Fear Instinct – Gapminder Foundation
- How to give ourselves advice as good as we give others – Université du Michigan
- The (Paradoxical) Wisdom of Solomon – Association for Psychological Science





