Quand j’étais petit, ma mère me prenait par la main, me regardait avec ce sourire plein de certitude, et me disait : « Dieu m’a parlé. Il a de grands projets pour toi. Tu as un avenir exceptionnel qui t’attend. »
J’ai cru ces mots. Évidemment. On croit toujours sa mère quand on est enfant.
Alors j’ai attendu. J’ai attendu que ce grand moment arrive. Que ce destin se révèle. Que ces « projets divins » se matérialisent enfin.
Jusqu’au jour où j’ai compris quelque chose de brutal : ce moment n’arriverait jamais. Parce qu’il n’y avait pas de moment. Pas de plan. Pas de destin tracé d’avance.
Tu sais ce qui me fascine maintenant ? On parle souvent de Dieu, de destin, de karma… mais on évite rarement d’aborder ce qui se cache vraiment derrière tout ça.
L’être humain ne supporte pas le hasard.
Vraiment. C’est comme si notre cerveau refusait d’accepter qu’un événement puisse arriver… sans raison. Sans intention. Sans pourquoi.
Quand quelque chose d’incompréhensible se produit, notre premier réflexe ? Chercher une explication. Une histoire. Un sens. N’importe quoi plutôt que d’admettre que parfois, les choses arrivent juste… parce qu’elles arrivent.
Et au fil du temps, je réalise quelque chose de vertigineux : l’univers est totalement indifférent à notre existence. Silencieux. Neutre. Presque froid dans son immensité.
Pendant ce temps, nous, on passe notre vie à essayer de lui donner du sens.
Peut-être pour garder notre santé mentale. Peut-être pour nous rassurer face à l’inconnu. Ou peut-être que c’est juste un vieux réflexe de survie, hérité de nos ancêtres qui scrutaient la savane.
Dans ce texte, j’aimerais partager avec toi ce que j’ai compris de cette obsession collective : notre refus viscéral d’accepter que rien n’est écrit, que rien n’est voulu, que tout est… accidentel.
L’idée qui dérange : « Tu es né par hasard »
Essaie de dire ça à quelqu’un. Observe bien sa réaction.
Tu verras probablement passer une forme de malaise. Presque une résistance instinctive.
Parce qu’au fond, on a tous besoin de se sentir spéciaux. D’être le résultat d’un plan. Le fruit d’une intention. Le héros de notre propre histoire.
C’est ancré en nous :
- On cherche des récits partout
- On veut des causes pour chaque effet
- On se croit « destinés » à quelque chose
Sauf que la réalité scientifique te regarde droit dans les yeux et te murmure une vérité difficile :
Tu es le résultat d’une chaîne d’accidents cosmiques improbables. Tu arrives sur une planète ordinaire, perdue dans un coin banal de l’univers. Et quand tu partiras, l’univers continuera son chemin sans broncher.
Oui, ça fait un peu mal à entendre.
C’est là que la religion intervient avec sa réponse séduisante. Elle te souffle : « Attends, non. L’univers a été créé pour toi. Tu comptes. Tu es voulu. Ton existence a un sens profond. »
C’est flatteur, non ? Rassurant. Et surtout, ça nous épargne de regarder en face notre insignifiance à l’échelle cosmique.

Quand on ne comprend pas, on invente des histoires
C’est probablement la stratégie la plus ancienne de l’humanité. Le fameux « Dieu des lacunes ».
On ne savait pas expliquer la foudre ? C’était forcément Zeus. Les maladies ? Une punition divine. Et aujourd’hui encore, ce qui nous échappe devient « la volonté de Dieu », « le destin », « le karma ».
La science, elle, demande de la patience. Elle te dit : « Laisse-nous du temps, on finira par comprendre. »
Et l’humain répond : « Non, j’ai besoin d’une réponse maintenant. Tout de suite. »
Parce qu’une explication simple, même fausse, reste préférable à un vide inquiétant.
Notre cerveau fonctionne comme ça. Il préfère carrément une mauvaise explication plutôt qu’aucune explication du tout.
La mort, cette vérité qu’on préfère habiller
Si tu dis à quelqu’un : « Cette vie est la seule que tu auras. Et elle est courte. »
Tu déclenches une angoisse presque primitive. Viscérale.
Alors on invente des solutions : l’immortalité de l’âme, la vie après la mort, les retrouvailles éternelles au paradis.
Mais il y a quelque chose de paradoxal dans tout ça. Si tu es convaincu d’être immortel, cette vie terrestre devient presque… secondaire. Une simple salle d’attente. Un préchauffage avant le vrai match.
C’est là que l’athéisme te balance une vérité brutale mais salutaire :
Tu vas mourir. Et c’est précisément pour ça que cette vie a une valeur inestimable.
C’est comme des vacances limitées : chaque moment compte davantage. La rareté crée la beauté, la finitude donne du prix.

Camus : vivre sans sens, mais vivre pleinement
Camus, c’est le philosophe qui te regarde dans les yeux et te dit calmement : « Oui, le monde est absurde. Et alors ? Va vivre quand même. »
Il reprend le mythe de Sisyphe. Ce type condamné à pousser un rocher éternellement, sans but, sans finalité, sans espoir.
Et pourtant, Camus termine par cette phrase magnifique :
« Il faut imaginer Sisyphe heureux. »
Pourquoi heureux ? Parce que Sisyphe a cessé de chercher un sens extérieur à son existence.
Il vit l’instant présent.
Il assume sa condition.
Il continue, point.
Il est libre parce qu’il a arrêté de se raconter des histoires rassurantes.
Et bizarrement, il y a quelque chose de libérateur là-dedans. D’arrêter de chercher le « grand pourquoi cosmique » et de juste… vivre, intensément.
Nietzsche : si Dieu n’existe pas, crée tes propres valeurs
Nietzsche va encore plus loin. Il ne dit pas seulement « Dieu est mort ». Il ajoute : « Et maintenant, on est seuls face à nous-mêmes. »
Et là, ça fait peur.
Parce que quand tu enlèves Dieu de l’équation :
- Tu perds la morale « clé en main »
- Tu perds le destin tout tracé
- Tu perds le système de récompense et de punition
Il ne reste que toi. Ton vide intérieur. Et ta capacité a créé tes propres règles, tes propres valeurs.
C’est ça, le concept du Surhomme. Pas un super-héros Marvel. Juste quelqu’un qui arrête de demander la permission d’exister, qui assume pleinement sa liberté.
Le test ultime selon Nietzsche, c’est l’Éternel Retour : imagine devoir revivre ta vie, exactement à l’identique, pour l’éternité.
Le croyant panique. Le Surhomme sourit et répond : « J’accepte tout. Même mes échecs. Même mes souffrances. »
C’est ça, aimer son destin. Amor fati.

Le libre arbitre ? Probablement une illusion
Et pour enfoncer le clou, la science moderne arrive avec ses découvertes troublantes.
L’expérience de Benjamin Libet en 1983 a fait l’effet d’une petite bombe : ton cerveau décide d’un mouvement environ 350 millisecondes avant que tu prennes conscience d’avoir décidé.
En d’autres termes : ta conscience n’est pas le pilote de l’avion. C’est plutôt le commentateur sportif.
On croit choisir librement. En réalité, on observe nos choix après coup, en se racontant qu’on en était à l’origine.
Spinoza l’avait déjà pressenti au XVIIe siècle : si une pierre avait une conscience, elle croirait voler de sa propre volonté.
On est un peu cette pierre. Plus sophistiqués, certes, avec nos émotions et notre complexité… mais une pierre quand même, soumise aux lois de la nature.
Alors pourquoi on croit encore ? (Spoiler : c’est biologique)
Si les humains croient autant, ce n’est pas forcément parce que c’est vrai. C’est surtout parce que c’est… utile à la survie.
Le cerveau paranoïaque qui te sauve la vie
Imagine : un buisson bouge dans la savane. Le sceptique se dit : « Bah, c’est juste le vent. » Le paranoïaque pense : « Attention, un tigre ! »
Si c’était effectivement le vent, pas de problème. Mais si c’était vraiment un tigre, devine qui survit ?
On descend tous des paranoïaques. C’est pour ça qu’on voit des intentions partout.
Le policier invisible
Pour éviter que les membres d’un groupe s’entretuent dès que personne ne regarde, quoi de mieux qu’un dieu omniscient qui voit absolument tout ?
Les tribus qui croyaient en un observateur divin avaient plus de chances de survivre et de prospérer.
L’anxiolytique contre l’angoisse de mort
Savoir qu’on va mourir crée une terreur existentielle. La croyance en « autre chose après » réduit considérablement cette angoisse.
Moins de stress chronique, meilleure santé, meilleure reproduction. La croyance religieuse a fonctionné comme un anxiolytique collectif pendant des millénaires.

En conclusion : le monde est sans sens… mais toi, tu peux en créer un
Voilà ce que je retiens de tout ce cheminement :
Le hasard est difficile à accepter. Le silence de l’univers peut faire peur. L’humain a inventé Dieu pour se rassurer. Le libre arbitre est probablement une illusion. La croyance n’est pas d’abord logique, elle est biologique.
Mais si tu choisis de refuser ces illusions confortables, tu fais quelque chose de rare et de courageux : tu acceptes de regarder la réalité sans filtre protecteur.
Ce n’est pas nihiliste pour autant. Ce n’est pas triste non plus.
C’est juste… adulte. Mature.
Tu n’es peut-être pas né pour quelque chose de prédéterminé. Mais tu peux décider de vivre pour beaucoup de choses.
Et au fond, c’est certainement ça, la plus belle liberté qu’on possède : celle de créer notre propre sens dans un univers qui n’en a pas.
Liens principaux:
Philosophie :
- Expérience Libet (libre arbitre) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Benjamin_Libet[2]
- Mythe de Sisyphe (Camus) : https://www.lesresumes.com/litterature/albert-camus-le-mythe-de-sisyphe-resume-personnages-et-analyse/[3]
- « Dieu est mort » (Nietzsche) : https://la-philosophie.com/dieu-est-mort-nietzsche[4]
Science/Psy :
- Dieu des lacunes : https://www.gotquestions.org/Francais/Dieu-des-lacunes.html[5]
- Biais cognitifs : https://tcc.apprendre-la-psychologie.fr/biais-cognitifs.html[6]
- Religion évolutionniste : https://fr.wikipedia.org/wiki/Psychologie_%C3%A9volutionniste_de_la_religion[7]
