développement personnel,  Histoire personnelle

Le Poids Invisible de la Validation Externe

Le regard que je guette encore

À huit ans, après chaque match de rugby, c’était le même rituel. Pendant le jeu, j’entendais mon père hurler depuis les gradins : « Tu aurais dû plaquer plus bas ! », « Pourquoi tu n’as pas passé à ton coéquipier ? », « Il faut que tu sois plus agressif ! ». Même au milieu de l’action, j’essayais d’appliquer ses corrections en temps réel.

Au fond, je savais que ce n’était pas ma place. Je ne faisais pas grand-chose sur le terrain ; souvent, je restais planté là, sans trop savoir quoi faire. Et ça l’énervait : sa voix montait d’un cran à chaque erreur. Alors j’essayais, sans trop savoir comment, de devenir le joueur qu’il voulait que je sois.

Puis, à la fin du match, je relevais enfin la tête pour chercher son regard — voir s’il était fier, malgré tout — et il était déjà parti.

Cette scène résume tout.

« Un homme, ça ne pleure pas »

Je n’ai jamais vraiment eu confiance en moi. Depuis aussi loin que je me souvienne, j’ai cherché l’approbation de mon père. Enfant, on me disait « trop sensible ». Un jour, après un problème à l’école, je me suis enfermé dans une armoire. Mon père m’a tiré de là et m’a fait la leçon :
« Un homme, ça ne pleure pas. Tu veux être un homme, non ? »

J’avais huit ans. J’ai séché mes larmes et j’ai dit oui. Ce jour-là, j’ai appris à serrer les dents. 

Des années plus tard, adulte, j’ai racheté la maison familiale. Aujourd’hui, j’y élève mes trois enfants. On me  demande parfois pourquoi cette maison précisément. Je réponds que c’est pratique, que c’est grand, que c’est calme et que la famille est autour.  Mais au fond, je sais que je cherche encore, quand il passe nous voir, ce signe d’approbation. Comme si, malgré mes quarante ans, je restais ce gamin qui attend qu’on lui dise : « C’est bien. »

« Tu sais t’adapter, toi »

Au travail, c’est la même mécanique. J’ai occupé beaucoup de postes. On vient me voir quand on ne sait pas comment faire, quand il faut démêler un problème. L’autre jour, mon responsable m’a dit :
« Tu sais t’adapter, toi. C’est rare. »

Sur le moment, j’ai souri. En rentrant, une autre voix a pris le relais : si tu n’es jamais resté longtemps au même poste, c’est que tu n’excelles en rien. Je sais que c’est faux — la polyvalence est une force — mais dès qu’une mission se termine, je me surprends à guetter les visages. J’attends l’approbation. Je fais pour les autres, pour leur avis, plus que pour moi. Et ça finit par peser.

« Papa, c’est beau ? »

Il y a trois ans, mon fils de cinq ans m’a tendu son dessin : Goku en Super Saiyan, cheveux jaunes en éclairs, aura partout.
« Papa, c’est beau ? »

J’ai failli répondre « oui, c’est très beau » par automatisme. Je me suis arrêté. Je me suis accroupi, et j’ai demandé :
« Et toi, tu en penses quoi ? »

Il a regardé, puis m’a dit : « Je pense qu’il manque Vegeta pour se battre contre lui. »
« Alors dessine Vegeta. »

J’aimerais qu’ils sentent que la valeur de ce qu’ils font ne dépend pas de mon regard. Que la fierté peut naître de l’intérieur. C’est ce que j’essaie de briser : cette chaîne invisible qui fait qu’on ne s’autorise à exister qu’à travers l’approbation des autres.

Le sac invisible

Vivre en quête de validation, c’est avancer avec un sac invisible sur les épaules. Tu t’épuises à plaire, tu lis les signes, tu interprètes les silences. Tu confonds « ne pas être applaudi » avec « ne pas être à la hauteur ». Tu oublies de goûter ce que tu as accompli. Tu oublies pourquoi tu l’as fait.

Il y a quelques mois, j’ai organisé un inventaire complet : plan, structure, réunions de préparation, gestion des équipes… Une fois fini, j’ai passé mon temps à demander l’avis de tout le monde. Mon chef m’a regardé :
« Et toi, tu penses quoi de ton travail ? »
J’ai répondu par une liste de défauts.
« OK, il y a eu des ratés. Mais tu as tout rattrapé, non ? La mission est réussie, non ? Alors sois fier de ton travail. »

Là, j’ai compris : il fallait que ça s’arrête.

Ce que je change, concrètement

Pas un grand soir, pas une révolution. Des gestes simples, répétés, pour ancrer une autre manière de me tenir debout.

Mes trois questions avant de chercher un avis extérieur

  • Est-ce utile ?
  • Est-ce aligné avec mes valeurs ?
  • Est-ce suffisamment bien pour maintenant ?
    Si j’ai deux « oui », c’est validé. Point final.

Mon journal du vendredi soir
Cinq lignes : le problème, ce que j’ai fait, l’impact, ce que j’ai appris, ce que je ferai différemment. Ça fixe la réalité et ça coupe la petite voix qui minimise.

L’interdiction de scanner les visages
Après une présentation ou un rendu, je m’interdis de « scanner » les regards pendant dix minutes. Je respire, je bois de l’eau, je reviens dans mon corps. L’habitude de guetter s’éteint quand on ne la nourrit plus.

Les trois questions à mes enfants
« Qu’en penses-tu ? De quoi es-tu fier ? Que feras-tu autrement la prochaine fois ? » Transmettre ce que j’apprends encore : la fierté se construit de l’intérieur.

La maison familiale reste la maison familiale

Je sais que je rechuterai parfois. L’habitude d’attendre l’approbation est ancienne, presque confortable. Mais chaque fois que j’agis sans courir après un regard, je me sens plus léger.

La maison familiale reste la maison familiale, mon père reste mon père — et moi, je deviens un peu plus moi-même.

Peut-être qu’un jour, sans m’en apercevoir, je n’aurai plus besoin d’attraper les yeux des autres pour me prouver que j’existe.


Et ce jour-là, enfin, j’aurai posé le sac.

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